Anselm Kiefer et Louis-Ferdinand Céline : Un voyage au bout de la nuit.

     Parfois la distance des années ne parvient pas à éteindre, à effacer une forte impression. On peut l’avoir reléguée dans un coin de notre mémoire mais elle est toujours prête à jaillir de nouveau si on lui en donne l’occasion. Ici, l’occasion a été de visiter la grande rétrospective d’Anselm Kiefer qui se tient à la fois au Centre Pompidou et à la BnF.

     Pour moi, la rencontre avec les œuvres de cet artiste est et a toujours été une source de plaisirs à la fois esthétique et intellectuelle. Mais, après avoir quitté l’exposition du Centre Pompidou, tout en feuilletant le catalogue de l’exposition, une question a pointé son nez et n’a eu de cesse de s’imposer et de grandir tout au long du chemin me ramenant à mon domicile. Les transports en commun ont cela de bon qu’ils laissent souvent le temps à une flânerie intérieure. Traversant les lieux de la mémoire, je retrouve les salles, les œuvres d’Anselm Kiefer mais, au détour de ce parcours, Monumenta 2007 surgit. Je m’en remémore l’espace, les différentes maisons/installations mais la mémoire a ses limites. Il a bien fallu se résoudre d’arriver à destination pour compulser les documents permettant un rafraichissement bienvenu.

     J’ai alors recours aux photographies prises sur place, au catalogue de l’exposition et à son fascicule, celui-là même qui était distribué à l’entrée de l’exposition afin d’accompagner la visite du spectateur à la découverte des installations de cet artiste. Je relis rapidement ce dernier et ce qui m’avait déjà frappé à l’époque est encore là. Par-delà les années, je n’ai pas changé d’avis : l’installation Voyage au bout de la nuit est évacuée en quelques mots tandis que les autres œuvres ne se prêtent pas à cette négligence. Je prends alors le livret écrit par Philippe Dagen à cette occasion, j’y trouve des photographies des toiles de Voyage au bout de la nuit. Rien d’autre. Je parcours également le catalogue Anselm Kiefer Sternenfall. Idem. Seul le fascicule, au détour de l’annonce d’une programmation, note « Anselm Kiefer donne pour titre à l’une des maisons le nom de Voyage au bout de la nuit […] ce chef d’œuvre de la littérature, exemplaire pour l’artiste d’une ‘logique du pire’ ». C’est bien court. En fait, cette note s’inspire d’un passage du second livret publié également à l’occasion de Monumenta et où Kiefer dit « Voyage au bout de la nuit, cela fait écho, à mon sens, à l’intitulé de l’exposition, Sternenfall. En effet, dans ce livre, tout va de mal en pis et quand le pire advient, un autre « pire » s’annonce. J’aime beaucoup ce livre en raison de cette eschatologie inversée. Il nous conduit non pas au paradis mais en enfer, ce qui revient au même. Ce que j’apprécie sur Céline avant tout, c’est son invention d’une langue et en particulier dans Voyage au bout de la nuit où elle devient de la poésie pure. Une poésie qui exprime magnifiquement le pathétique de la condition humaine, l’échec, le désespoir, le dérisoire,… (1)»

     Aujourd’hui, la rétrospective du Centre Pompidou expose une oeuvre/livre intitulée Pour Céline – Voyage au bout de la nuit. Dans le même temps, les deux catalogues publiées à l’occasion de cette rétrospective citent le nom de Céline tandis qu’ils insèrent l’œuvre/livre précédemment citée dans leur iconographie respective (2). Par ailleurs, l’un d’eux précise que l’écrivain fait partie de « ses compagnons de routes, à qui il ne cesse de rendre hommage à travers de nombreux livres (3).» Pour un travail qui a accompagné cet artiste de 1975 à 2007, c’est bien mince.

Monumenta 2007, Vue générale

Monumenta 2007, vue générale                                                                                                                                   photo : Christophe Longbois-Canil

     Il faut dire qu’en France Louis-Ferdinand Céline n’ a pas vraiment bonne publicité. Preuve en est la polémique de 2011 à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa mort. Cette journée aurait pu être le moment pour évoquer la collaboration de Céline et d’autres artistes durant l’occupation. Elle aurait dû être le prétexte de parler des autres salauds, artistes et intellectuels, de notre Histoire. Mais non, on a préféré biffer cette facette de notre histoire littéraire et artistique et passer à quelque chose de moins compromettant. On peut aimer un texte et non l’homme qui l’a écrit. Pour moi, en cela, exclure l’écrivain de la liste des commémorations a été une grave erreur. Mais passons.

     En France, il y a une véritable réticence à revenir sur l’Histoire, une réelle difficulté à assumer l’histoire dérangeante du pays qui se trouve contrebalancée par une vraie propension à la passer sous silence ̶ heureusement, ce mouvement tend à s’inverser depuis quelques temps grâce aux travaux de nombreux chercheurs ̶ . Les exemples sont multiples : la collaboration, les indigènes des deux grandes guerres, celle d’Algérie,… D’ailleurs, ce mutisme est source de tension car il ne permet pas d’appréhender le passé avec sérénité et, en cela, il profite à la banalisation d’idées nauséabondes qui, toujours, trouvent un terrain fertile dans l’ignorance pour revenir encore et encore. Cacher la poussière sous le tapis ne fait que le jeu des extrêmes. Le présent en est le témoin.

     Je ne cherche pas à défendre un salaud, mais l’amnésie française sur de nombreux pans de son Histoire me dérange. L’absence de commentaires sur l’installation de 2007 et sur l’œuvre apparaissant cette année au sein des publications sur l’artiste participe à cette réticence alors que le travail d’Anselm Kiefer nous donne l’occasion de nous interroger sur notre propre mémoire historique, non comme une mémoire figée mais comme la source et le moteur d’une réflexion active et riche de leçons immédiates et futures. Est-il nécessaire de rappeler que le travail de cet artiste est une incessante réflexion sur la mémoire et la culture de l’humanité ? Au point de départ, cette réflexion avait porté sur l’identité nationale de l’artiste : comment est-il encore possible d’être un artiste allemand après l’horreur nazie et sa récupération de la culture allemande ? Anselm Kiefer continue toujours d’interroger cette problématique mais, désormais, il l’a élargie en y insérant d’autres cultures, d’autres civilisations. Installé depuis un certain temps et familiarisé, par goût personnel, avec la culture française, il est naturel qu’Anselm Kiefer s’interroge également sur notre pays, qu’il vienne mettre le doigt sur ce qui fait mal, comme il l’avait fait au début de sa carrière lorsqu’il s’était mis en scène faisant le salut national-socialiste. Grâce à Monumenta, l’occasion s’est présentée à l’artiste de confronter le spectateur franco-parisien avec sa propre histoire. Les autres maisons de l’exposition reprenaient des thématiques, des symboles récurrents de la démarche d’Anselm Kiefer, comme la poésie de Paul Celan, les références à l’alchimie, à l’astronomie, … La maison Voyage au bout de la Nuit, par sa spécificité clairement française, aurait dû intriguer, susciter un questionnement qui n’est jamais venu. Pourtant, l’artiste avait convoqué des objets familiers à sa démarche, à sa mythologie personnelle : livre de plomb, sous-marins et navires du même métal, du fil barbelé, par exemple. De son côté, Pour Céline – Voyage au bout de la nuit a accompagné l’artiste durant une trentaine d’années, faisant, par-là même, de l’installation de 2007 une sorte d’apothéose. Il est indéniable qu’il s’agit d’un travail qui vient de loin et celui-ci serait juste là pour illustrer une « logique du pire » ? Je ne le crois pas car rien n’est jamais simple avec Anselm Kiefer.

Monumenta 2007, Vue de l’installation Voyage au bout de la nuit, 2006-2007                                                     photo : Christophe Longbois-Canil

     Pour ma part, au-delà d’une lecture strictement littérale de l’œuvre, ce qui vaut pour l’ensemble des travaux de cet artiste, je vois une condensation d’une idée, d’une pensée qui a pris corps, qui s’est fait matière et, dans cette métamorphose, dans cette particulière alchimie artistique, elle s’est elle-même transfigurée en quelque chose d’autre. Elle ne s’impose plus comme énoncé, mais par sa seule présence matérielle. Sa formulation abstraite s’est condensée en une symbolique singulièrement complexe qui donne à l’œuvre l’occasion de se déployer et de s’épanouir vers un espace ouvert à l’interprétation/aux interprétations du regardeur. Le titre porte alors en lui le sens premier de l’œuvre, ou celui nouvellement découvert au cours de la création par l’artiste, pour nous permettre d’accéder au sujet de celle-ci, du moins, de faire signe vers lui.

     En cela, l’installation Voyage au bout de la nuit et le mur de peintures qui la composait avaient quelque chose à nous faire ressentir, à nous faire découvrir. Face à l’œuvre, le court texte écrit en préambule par Céline pour son roman Voyage au bout de la nuit avait résonné d’une singulière manière au milieu du travail de l’artiste allemand. C’est ce texte que je transcris de nouveau ici :

« Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination, Tout le reste n’est que déception et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force.
Il va de la vie à la mort. Hommes, bêtes, villes et choses, tout est imaginé. C’est un roman, rien qu’une histoire fictive. Littré le dit, qui ne se trompe jamais.
Et puis d’abord tout le monde peut en faire autant. Il suffit de fermer les yeux.
C’est de l’autre côté de la vie. »

     À mes yeux, ce court texte de Céline peut également s’appliquer au travail de Kiefer. En effet, au même titre que Céline, Anselm Kiefer nous invite à un voyage. Seulement, le voyage que nous propose l’artiste allemand est un voyage vers une esthétique particulière, sensible par sa présence matérielle, mais également vers les multiples strates de notre culture et, en ce sens, de notre mémoire. Ce voyage s’impose d’abord à notre sensibilité avant de provoquer un mouvement discursif. La force des images d’Anselm Kiefer tient souvent à leur caractère monumental, à cette dimension qui en impose. Mais si cela relevait d’une simple question de format, l’œuvre d’Anselm Kiefer ne provoquerait pas autant de commentaires, enthousiastes ou non. Ainsi, après le moment de la découverte, souvent de l’ordre de la stupeur, de la surprise, elle suscite avant tout un questionnement, tant l’imaginaire de cet artiste cherche à nous révéler quelque chose de nous-mêmes, de notre place dans ce monde ainsi que de son histoire, à travers ses propres interrogations. Dans cet espace infini qui « va de la vie à la mort », dans ce répertoire de formes et d’idées ouvert à celui qui sait regarder, Kiefer a fait le choix de thèmes récurrents qui le touchent, l’obsèdent, le questionnent et qu’il questionne, à son tour, sans cesse. L’artefact qui en découle devient alors la concrétion d’une idée qui se donne comme fiction, comme un univers particulier à l’artiste qui dans sa répétition même trouve le moyen de se régénérer inlassablement.

Anselm Kiefer, Pour Céline – Voyage au bout de la nuit, 1975-2007, Gouache et craie sur photographie en noir et blanc, 62 x 91 cm, Collection particulière.                                                                                                             photo : Christophe Longbois-Canil

     Pour revenir au Voyage au bout de la nuit, qu’il s’agisse de l’œuvre présentée à Monumenta et de celle qui apparait au sein de la retrospective d’Anselm Kiefer au Centre Pompidou et dans les catalogues des deux exposition qui lui sont consacrées, l’installation, monde en soi, s’impose comme un livre ouvert et fonctionne comme le pendant d’un autre livre qui se présente, lui, démultiplié et dont l’accès nous est refusé dans sa totalité, en raison de l’impossibilité de le feuilleter. Nonobstant, l’un et l’autre se réfèrent à un livre originel, le roman de Céline – fermé celui-là, laissé de côté par l’exégèse de l’artiste allemand et attendant peut-être sur l’étagère d’une bibliothèque de retrouver sa fonction première. Pourtant, les œuvres littéraires invoquées par Kiefer au sein de son travail ne sont pas de simples références mais une valeur ajoutée qui permet d’enrichir le sens de l’œuvre. Cependant, cela présuppose une familiarité du spectateur avec l’écrit en question. Le lien entre la poésie et la surface de l’œuvre ne peut se créer et ouvrir l’espace de cette dernière qu’à cette seule condition. Bien sûr, il est possible d’apprécier l’œuvre de Kiefer pour ce qu’elle est, pour ce qu’elle donne à voir, mais on passe alors à côté de sa véritable richesse : un espace aux multiples potentialités qui se joue devant moi et à l’intérieur de moi à travers les nombreuses correspondances que la référence à un texte, à un événement ou à une pensée permet de déployer.

     Face au caractère insaisissable de l’œuvre, c’est dans un au-delà de sa surface que les potentialités expressives de l’œuvre peuvent être effectives et enfin comprises. La remarque que fait Kiefer à propose de Céline, concernant l’invention d’une langue qui devient poésie pure, vaut également pour l’ensemble de son œuvre. Seul le médium que l’un et l’autre utilisent diffère. L’artiste se retire du monde pour mieux le dire. Au sein de son imagination, il sort du cours de l’Histoire pour en extraire l’historicité. Le réel n’est plus alors une simple donnée « objective », un fait, mais bien un matériau qui s’incorpore à l’homme et à la vie.

     Au-delà de l’absence de commentaire des œuvres liées au Voyage au bout de la nuit, l’exemple d’un artiste comme Anselm Kiefer montre également le caractère partiel et partial de l’exégèse contemporaine. L’œuvre offrait pourtant la possibilité de questionner notre histoire nationale, de faire face à cette « mémoire sans souvenir » (la formule est de Daniel Arasse), à cette opacité qui conduit l’homme à reproduire les mêmes erreurs. Cependant, le problème de l’exégèse contemporaine vaut également pour celle qui touche à l’art des siècles passés, et en particulier à la période du XIXe siècle. Il suffit de regarder le nombre des publications qui traitent des grands noms du panthéon de l’art et, souvent, malheureusement, d’une manière convenue, pour se faire une idée de ce phénomène. Le caquetage stérile (car répétitif) et incessant de nombreuses « autorités » n’apporte rien à notre compréhension de cette Histoire ô combien riche et complexe. En effet, suivre inlassablement un même chemin aboutit à creuser une ornière dont il est malaisé de sortir si on ne se donne pas un minimum de peine. Une recherche est une ouverture vers un ailleurs, un travail sans filet, une aventure en dehors des sentiers battus où l’on peut rencontrer en chemin un repère rassurant, une figure connue permettant de continuer à avancer. Bien entendu, il ne s’agit pas de se vouer irrémédiablement à ces seuls repères, à donner définitivement foi aux voix autoritaires et autorisées mais bien d’explorer de nouvelles facettes d’une œuvre, d’un artiste, quitte à se tromper car, au moins, cette erreur apporte bien plus qu’un simple radotage. Au sein de l’histoire de l’art, c’est face à l’œuvre et au plus près de ses sources qu’il est possible d’en parler avec acuité et c’est à partir de ce contact, de l’émotion esthétique que procure l’œuvre que peut jaillir une simple intuition pouvant, parfois, l’éclairer sous un nouveau jour.

« Et puis d’abord tout le monde peut en faire autant. Il suffit de fermer les yeux.
C’est de l’autre côté de la vie », en soi.

Christophe Longbois-Canil

Notes   [ + ]

1. COLLECTIF, Anselm Kiefer au Grand Palais, Édition du Regard, 2007, p. 113
2. COLLECTIF, sous la direction de Marie Minssieux-Chamonard, Anselm Kiefer – L’alchimie du Livre, BnF/ Édition du Regard, 2015, p. 32-33 et COLLECTIF, sous la direction de Jean-Michel Bouhours, Anselm Kiefer – Catalogue de l’exposition, Editions du Centre Pompidou, 2015, p. 113, p. 246-247
3. COLLECTIF, sous la direction de Marie Minssieux-Chamonard, Anselm Kiefer – L’alchimie du Livre, BnF/ Édition du Regard, 2015, p. 31

2 Commentaires

  1. Alice Maertens

    cher monsieur
    je n’aurai pu mieux dire,je partage entièrements vos propos.C’est lors de la rédaction d’un travail sur les influences littéraire d’Anselm Kiefer que j’ai été interpellée par la remarque de Jean-Christophe Bailly sur le coté deplacé d’avoir confronté Célan et Céline dans une même exposition(voir passer définir connecter infinir page 39). Depuis je cherchais vainement un soupçon d’explication j’usqu’au moment de vous trouver. J’imagine que l’admiration de kiefer pour Céline se borne à son génie de l’écriture mais je regrette que la démarcation entre l’homme ;sa vrai nature et ses écrits ne soit plus claire. Elle laisse comme sentiment confu ;de doute peu agréable. Il se fait que je suis belge mais à travers une langue commune nous partageons également une histoire bien souvant commune comme vient encore de nous le prouver une triste actualité. bien à vous Alice Maertens

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  2. Dominique Hasselmann

    Merci pour ces réflexions qui répondent aux questions que l’on peut se poser, lors de la visite de l’expo au Centre Pompidou face à cette apparente admiration – ou contradiction – d’Anselm Kiefer pour Céline (il est vrai qu’il n’a sans doute retenu que la « pure poésie » et non la dérive pétainiste et antisémite de l’écrivain).

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